09 avril 2020
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Quelles solutions pour réduire le temps de travail en élevage laitier ?

Plus de 80 % des éleveurs sont satisfaits de leurs conditions de travail, hors périodes de pointe. Longtemps considérée comme tabou, la réduction du temps de travail dans les exploitations laitières devient de plus en plus une préoccupation des éleveurs. Le temps de travail par unité de main d’œuvre a augmenté dans les ateliers laitiers, avec le risque de ne plus devenir vivable. Dans les Pays de la Loire, Seenovia a comptabilisé le temps de travail des éleveurs. Selon l’organisme de conseil, des solutions existent pour les réduire.
Par R. S.A., Publié il y a 6 mois à 06h04
© Pauline Lagarde

Ces dernières années, alors que les salariés ont bénéficié d’une réduction de leur temps de travail, les exploitants agricoles, eux, ont fait le chemin inverse. Les volumes à produire, tout comme leurs surfaces à cultiver, ont souvent augmenté dans les exploitations laitières. Et dans le même temps, le nombre d’éleveurs diminuait, sans être compensé par une augmentation du nombre de salariés agricoles.

Le « bonheur au travail » : une notion valable en élevage laitier

Traditionnellement, le monde agricole rechigne à compter ses heures. Pourtant, de plus en plus d’exploitants estiment avoir droit, eux-aussi, à une meilleure qualité de vie et de travail. Ils cherchent donc à réduire le temps passé sur leur atelier laitier.

« Le travail est aujourd’hui une préoccupation importante », reconnaît Frédéric Tattevin, responsable de marchés économie-projet-bio au sein de l’organisme de conseil Seenovia(1). Depuis deux années, Seenovia propose des formations sur ce thème. Elles sont conduites en groupes et amènent chacun à réfléchir au travail, non seulement en quantité, mais aussi en termes de qualité, de temps d’astreinte, voire de « bonheur au travail ».

« Globalement satisfaits », hors week-end et périodes de pointe

Au total, 80 exploitants sont déjà passés par l’un de ses groupes. L’organisme de conseil dispose donc d’un regard assez large et pertinent sur cette notion de travail en élevage laitier.

La première appréciation est positive. Si on les interroge sur leurs conditions globales de travail, les éleveurs des groupes Seenovia sont majoritairement satisfaits, à 82 %. Sur leurs capacités à se libérer quand ils le veulent, les éleveurs laitiers sont encore 82 % à estimer que cela est possible en semaine… Car pour les week-ends et les congés : ils ne sont plus que 36 % à être satisfaits ! « Ce sujet des week-ends génère de sacrés discussions dans les groupes. Certains éleveurs sont plus présents sur l’exploitation le week-end que la semaine ! » décrit le conseiller. Et lorsque les périodes de pointe sont évoquées, rien ne va plus. 55 % des éleveurs laitiers estiment que leurs conditions de travail ne sont pas acceptables !

Un repère : 2300 heures par an pour un temps de travail normal

Au niveau de la quantité de travail, les éleveurs laitiers estiment qu’un temps annuel normal se situe entre 2000 et 2500 heures. Pour rappel, un temps plein salarié représente 1600 heures annuelles. « Ces 2000 à 2500 heures annuelles sont un repère », commente Frédéric Tattevin, « Nous avons aussi vu des gens qui travaillent 3000, voire 4000 heures par an… Mais il faut savoir que ceux qui travaillent le plus ne sont pas dans les groupes, car ils ne parviennent plus à sortir de leurs exploitations !»

Dans les élevages conventionnels, la moyenne est à 2300 h/an par associé, soit 6,6 h pour 1000 litres de lait. Chez les bio, on travaillerait à peine moins :  2200 heures en moyenne par an, soit 9 h pour 1000 l. Dans les élevages robotisés, la moyenne est à 2240 h/an, mais seulement 4,7 h/1000 l. « Le temps gagné sur la production laitière, environ la moitié de la durée de traite, est souvent réinvesti dans les cultures ».

Une batterie de solutions

Mais alors comment faire pour travailler moins, ou différemment, avec moins de pénibilité, moins de pointes de travail ou moins d’astreintes ? « Cela impose de se questionner au préalable sur son rapport au travail :  quelles sont mes attentes ? Quel est le cœur de mon métier ? Suis-je prêt à partager des tâches, à déléguer des travaux, à faire confiance à quelqu’un ? ».

Et Frédéric Tattevin d’assurer que « des solutions existent », qui diffèrent selon les attentes de chacun : embaucher, se spécialiser, simplifier ses pratiques, modifier son système… En gardant à l’esprit que cela avoir pour conséquences, par exemple, diminuer une autonomie alimentaire durement acquise…

La délégation de travaux, et en particulier des cultures, est une des solutions les plus accessibles. D’autant plus que, sur le plan économique, la plupart du temps, elle est neutre, voire rentable. Certains éleveurs vont encore plus loin : ils confient l’alimentation de leurs troupeaux à un salarié en Cuma, voire, font élever leurs génisses par d’autres éleveurs spécialisés.

(1)Seenovia est l’un des principaux organismes de conseil en élevage français. Il compte près de 6000 élevages laitiers adhérents, soit 90 % du lait produit sur sa zone d’action (Pays de la Loire + 17).

Cédric Houssais, éleveur laitier à Châteaubriant (44), travaillait 4000 heures par an

Installé depuis 20 ans en exploitation laitière individuelle, Cédric Houssais commençait depuis quelque temps à sentir poindre « du négatif » dans sa perception du travail. Déjà membre de plusieurs groupes techniques, il décide de participer, à l’invitation de sa conseillère d’élevage, à une formation sur le travail.

«Avant la première journée de formation, chacun d’entre nous réalise une enquête sur son temps de travail. Lors du débriefing en groupe en novembre dernier, j’ai pu me rendre compte que ma somme de travail était la plus haute, à 4000 heures par an. Je pense que cet excès était la source de beaucoup de négatif chez moi.  4000 heures, c’est un temps normal d’exploitant plus un temps de salarié ».

« Prévoir les 20 prochaines années »

Dans la foulée de cette première journée, Cédric Houssais prend conscience du problème et demande à bénéficier d’un appui individuel supplémentaire par Patrick Litou, consultant en projet et stratégie. Assez rapidement, il se décide à embaucher un salarié à mi-temps. Et surprise, lorsqu’il se rend à la seconde journée de formation, en janvier, il n’est pas le seul à avoir agi : « Jamais dans un groupe, je n’avais vu autant de gens prendre des décisions entre les deux sessions ! »

En parallèle, il poursuit sa démarche avec Patrick Litou : « On a fait le tour de tout, c’était très intéressant. J’ai 20 ans de carrière d’éleveur. Il s’agissait de définir la stratégie pour les 20 ans à venir ». Tous les sujets sont abordés, sans tabous : passer en bio, arrêter le lait, changer de production… Les implications économiques, techniques et sociales sont abordées. Le tout en tenant compte des fondamentaux de Cédric : rester indépendant, faire un travail de qualité, avoir de la sécurité. « Nous avons tranché. Je vais prendre un salarié à temps complet, peut-être en augmentant un peu le volume de lait produit. Cette formation a été un formidable outil. Aujourd’hui, je parviens à détecter le mal-être de certains de mes collègues face à un boulot démesuré. Je sais les écouter. Et de nouveau, j’aime mon métier ».