09 décembre 2019
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Filières bio et bilan carbone, quels impacts ?

Dossier spécial
31 % des produits bio consommés en France sont produits hors de l’hexagone selon l’Agence Bio. Dans les grandes métropoles les fruits et légumes ont parcouru des centaines de kilomètres avant de garnir les rayons des magasins distributeurs. Autant d’éléments qui laissent penser que le bilan carbone de la filière bio, telle qu’elle est organisée, pourrait ne pas être aussi bon qu’escompté.
Par Antoine Samson, Publié il y a 2 ans à 19h12

L’essor de l’agriculture biologique repose sur une logique de moyens et non pas sur une logique de résultats (goût, absence de pesticides sur les produits etc… voir encadré). Aussi, les produits bio consommés sont aussi bien récoltés à proximité du magasin de distribution qu’à des milliers de kilomètres.

Par ailleurs, l’agriculture biologique reste associée, dans l’esprit du consommateur, au «locavore», autrement dit au « consommé local », à l’essor des circuits courts (vente directe ou circuit commercial réduit à un intermédiaire) et à la protection de l’environnement.

Or l’an passé, 1,9 milliard d’euros de produits bio consommés en France (31 % du total) est importé selon l’Agence Bio et le solde commercial agricole et agroalimentaire avoisinait 900 millions d’euros environ. Ces chiffres traduisent à eux seuls l’expansion déséquilibrée, en France, de la production et de la consommation de produits agricoles et agroalimentaires biologiques. Autrement dit, les consommateurs français sacrifient partiellement la souveraineté alimentaire de leur pays pour satisfaire leurs papilles !

Le gouvernement français a bien pris conscience de ce déséquilibre commercial et environnemental. Un des enjeux du plan ambition Bio est de rééquilibrer l’offre et la demande en portant à 15 % d’ici 2022, la surface agricole utile française dédiée à l’agriculture biologique.

Relocalisées en France, sur des territoires, les quantités de produits en plus parcourront moins de trajets avant d’être consommés.

Jusqu’à présent, rien ne s’opposait réglementairement à l’essor déséquilibré de la filière bio française. Les cahiers des charges respectés par les agriculteurs biologiques ne portent pas sur les questions logistiques et, en particulier sur les modes d’acheminement des denrées de la ferme au distributeur. Ces documents interdisent ‘’seulement’’ l’emploi de produits chimiques de synthèse, de fertilisants minéraux mais aussi d’OGM et d’antibiotiques.

Le transport sur de longues distances de produits bio, de la ferme au rayon de vente dans les magasins de distribution est donc une conséquence majeure et inattendue de l’essor de la consommation de ces denrées ; une conséquence qui n’a jamais été imaginée par les pionniers de l’agriculture biologique. Pas plus qu’ils n’avaient imaginé que les produits bio consommés seraient massivement importés.

Cycle de vie du carbone

Les cahiers des charges des producteurs bio ne mentionnent pas non plus des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de dioxyde de carbone en particulier.

Or dans les champs, le nombre d’interventions mécaniques nécessaires pour épandre le fumier, pour travailler le sol et pour désherber ne compromet-il pas l’économie d’hydrocarbures fossiles réalisée, au profit de l’arrêt des pesticides et des engrais chimiques de synthèse interdits à l’emploi ? Surtout si l’on prend en compte la baisse inéluctable des rendements des champs cultivés en bio !

Compte tenu de ces propos, seul un bilan carbone établi, selon la méthode de l’analyse de cycle de vie(1) permettra de quantifier l’impact écologique de la filière bio. L’Institut national de recherche agronomique a investi ce champ de recherches. Parmi les travaux à engager, une série d’études lancée compare les bilans carbone des produits bio consommés localement avec ceux qui sont importés. Puis les résultats alors obtenus seront comparés au bilan carbone des produits conventionnels. Tous ces bilans seront alors rapportés à l’hectare de terre et au kilogramme de matière sèche produite pour tenir compte de la baisse des rendements. L’ensemble de ces résultats sera rendu public par l’Inra au début de l’année 2020.

Se focaliser sur le bilan carbone est un début, il serait plus judicieux de se pencher sur le bilan environnemental global de l’agriculture bio (taux de nitrates et de phosphate dans les nappes phréatiques et les rivières, émissions de gaz à effet de serre puissants, etc.). 

Au final, ce seront l’ensemble de ces bilans environnementaux qui permettront de mesurer l’impact écologique de la filière bio telle qu’elle est structurée actuellement. Pour rappel, cette méthode d’évaluation des impacts environnementaux, mesure l’ensemble des émissions de carbone tout au long du cycle de vie d’un produit dans la chaîne de production et de distribution, du sol à l’assiette.

(1) Pour rappel, cette méthode d’évaluation des impacts environnementaux, mesure l’ensemble des flux de ressources et de polluants tout au long du cycle de vie d’un produit dans la chaîne de production et de distribution, du sol à l’assiette.

Des consommateurs amateurs du bio et de l’écologie

Dans les métropoles, les consommateurs de produits bio n’ont pas réellement pris conscience de la dimension de ce problème. Leur mode de production est garantie mais par leur mode d’acheminement. Résultat, la valeur écologique des produits bio consommés en ville est bien plus faible que celles des produits directement achetés aux producteurs.

Dans les grandes métropoles, il est quasiment impossible d’associer le « locavore » à la consommation de masse de produits bio même si les chaînes de distribution entretiennent le doute, sur ce sujet. Seuls quelques marchés de producteurs maintiennent le lien direct entre les agriculteurs et les consommateurs.

Aujourd’hui, le « made in France » semble être le meilleur compromis pour préserver quelle que peu l’authenticité des valeurs que portent les produits bio vendus dans les grandes métropoles. 

Mais déphasés par les contraintes de production et de logistique, la majorité des citadins, amateurs occasionnels de produits bio, exercent une pression très forte sur la filière puisqu’ils consomment ces denrées sans modifier leurs habitudes alimentaires. Au risque sinon de susciter leur mécontentement.

Or la filière bio n’aura d’impact positif sur l’environnement que si les consommateurs changent eux-mêmes le contenu de leur assiette.

Afin de contribuer à la réduction du bilan carbone, la filière bio doit s’inscrire dans un changement de comportement des citoyens. A ce jour, seule une minorité de consommateurs adeptes du bio a réellement revu son mode de vie (régime flexitarien, absence de tabac et modération de l’alcool etc.) pour être en phase avec les valeurs qu’elle défend.

Mêmes suspicions sur la fabrication d’aliments bio pour animaux

A ce jour, la production de céréales et de protéagineux est déficitaire en France. Aussi, pour fabriquer des aliments bio destinés à l’alimentation du bétail, le blé fourrager biologique est souvent importé d’Ukraine alors qu’en élevage conventionnel, les industriels de l’alimentation animale croulent sous l’offre de céréales produites dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres autour de leur entreprise. De même, que les tourteaux bio soient importés d’Inde ou que les tourteaux OGM soient expédiés du Brésil, ils sont dans tous les cas de figure acheminés par cargos.

Le goût des produits, la durée d’élevage, la rusticité des végétaux cultivés mais aussi l’absence de résidus de pesticides et d’antibiotiques dans les aliments consommés sont seulement des conséquences espérées des cahiers des charges respectés par les producteurs bio.  Le label « AB » ne repose pas sur les critères qualitatifs des produits commercialisés. En matière d’environnement, l’accroissement de la biodiversité observée quelques années après la conversion des terres labellisées « AB » fait aussi partie des conséquences visibles de la conversion des terres et des prairies, des exploitations agricoles, à l’agriculture biologique.

Il serait bon de considérer l’ensemble des enjeux de demain (l’alimentation, l’environnement et l’agriculteur) pour œuvrer vers une agriculture qui ne repose pas uniquement sur des obligations de moyens mais aussi sur des obligations de résultats. C’est là, la 3ème voie de l’agriculture.