10 juillet 2020
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Coût de l’arrêt du glyphosate en grandes cultures : jusqu’à 80 euros par hectare

En février dernier, l’Inrae a remis à l’État un rapport sur les conséquences économiques de l’arrêt de l’usage du glyphosate en grandes cultures. Sur cette question précise, l’organisme répond que la suppression de cette molécule aurait des conséquences économiques très lourdes sur les exploitations ayant opté pour le semis direct ou les TCS. Le rapport a été transmis à l’Anses, l’organisme en charge des Autorisations de mises sur le marché des produits commerciaux.
Par Cathy Pierre, Publié il y a 5 mois à 07h07

« Impacts économiques du déploiement des alternatives au glyphosate en grandes cultures » : c’est sur ce thème qu’un webinaire s’est tenu à l’initiative de l’Inrae, le 3 juillet dernier, devant quelque 160 personnes. A la présentation de ce rendez-vous en ligne adapté au contexte sanitaire : Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture de l’Inrae, ainsi que Florence Jacquet et Alain Carpentier, deux chercheurs spécialisés en économie agricole de l’Inrae. Tous trois figurent parmi les auteurs du rapport sur le même thème, remis à l’État en février dernier.

Une enquête basée sur 17 342 parcelles

Pour répondre à la question du coût de l’abandon du glyphosate, les chercheurs ont utilisé des données issues de l’enquête « Pratiques culturales sur les grandes cultures et les prairies de la campagne 2017, du Service de la statistique du ministère de l’Agriculture ». Ils se sont intéressés aux 17 342 parcelles de l’enquête conduites selon un mode de production conventionnel en grandes cultures annuelles, un échantillon représentatif des pratiques agricoles françaises. Ils n’ont pas considéré les parcelles conduites selon le mode de production biologique, non concernées par la problématique de retrait du glyphosate.

Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture de l’Inrae, a présenté le rapport sur l’impact économique de la suppression du glyphosate en grandes cultures dont il est un des auteurs.

Un usage exclusif en intercultures

L’examen de ces données livre un premier enseignement : en France, le glyphosate est utilisé (à 98 %) en intercultures (1), pour lutter contre les adventices et pour détruire les couverts. Pour le monde agricole, cet usage en dehors des cultures est une évidence, mais elle ne l’est pas pour l’opinion publique, qui a souvent l’image du glyphosate épandu sur des cultures rendues résistantes à cet herbicide.

L’enquête sur les pratiques révèle qu’environ 19 % des 17 342 parcelles ont reçu du glyphosate, la plupart du temps une seule fois dans l’année. La dose moyenne appliquée par parcelle recevant du glyphosate est de 824 g/ha, soit 2,3 l/ha pour une spécialité commerciale dont la concentration en glyphosate est de 360g/l.

Seule alternative réaliste au glyphosate : le labour

Ce que révèle aussi cette enquête, c’est qu’il existe déjà un nombre significatif d’agriculteurs en grandes cultures qui utilisent peu ou pas de glyphosate : ce sont les agriculteurs qui font du labour de manière fréquente ou systématique. Il existe ensuite un gradient d’utilisation de cet herbicide, les utilisateurs les plus fréquents (mais pas forcément sur toutes leurs parcelles) étant les agriculteurs ne travaillant pas du tout leur sol et qui pratiquent semis direct. L’enquête montre également que l’utilisation du glyphosate est plus importante dans les exploitations de grande ou de très grande taille.

Utilisation du glyphosate selon l’intensité de travail du sol.

Dans leur évaluation économique de sortie de glyphosate, les chercheurs de l’Inrae ont d’emblée balayé l’alternative chimique : « Les herbicides de remplacement n’ont pas un profil écotoxicologique favorable », explique Christian Huyghe. C’est donc sur la base d’un scénario d’évolution de tous les agriculteurs vers des pratiques de « labour fréquent » que les chercheurs ont basé leurs évaluations économiques. « C’est un scénario possible, puisque ce sont des pratiques qui existent dans environ un tiers des surfaces de grandes cultures, qui donnent de bons résultats en matière de contrôle des adventices, et qui sont utilisées un peu partout à travers le pays », précise Alain Carpentier.

Un surcoût, dans tous les cas de figure

Les résultats sont que « dans tous les cas de figure de recours au labour, il y a un surcoût », commente Florence Jacquet. Sans surprise, ce surcoût croit en fonction de l’utilisation initiale de glyphosate. Il est de moins de 10 €/ha pour les surfaces en labour occasionnel ou avec des fréquences de labour supérieures, et qui utilisaient très peu de glyphosate, à près de 80 €/ha, pour les surfaces en semis direct, qui utilisaient beaucoup de glyphosate.

Estimation des surcoûts selon le scénario de référence (passage de toutes les parcelles de grandes cultures à un labour fréquent).

A l’échelle de l’exploitation, ces surcoûts sont-ils surmontables ? Pour les exploitations de grandes cultures en semis direct, qui sont aussi généralement les plus grandes, il ne l’est pas. Les auteurs du rapport estiment qu’il entraîne une perte de 26 % de l’EBE. Dans les exploitations en TCS : l’EBE est encore amputé de 6 %.

En outre, ces surcoûts systématiques sont probablement sous-évalués par rapport à ce qui se passerait vraiment : les calculs se basent sur des pratiques stabilisées depuis plusieurs années dans les exploitations. Les transitions d’un système à un autre s’accompagnent souvent d’autres aléas (apprentissage, réorganisation des activités) qui peuvent réduire les performances économiques. Les calculs ne prennent pas en compte non plus des effets sur la disponibilité des matériels ou des équipes qui pourrait être critique si la demande augmente.

Pas d’alternative sans impact économique majeur

Pour Christian Huyghe, l’une des conclusions de ce travail est que « dans l’état actuel des données, pour les exploitations de grandes cultures en TCS et semis direct, il n’existe pas d’alternative d’usage courant au glyphosate et qui n’aurait pas un impact économique majeur ». Les termes employés par le chercheur sont importants, car il est tenu de « se conformer à la question posée ». « Nous devons rester à notre place d’établissement public à caractère scientifique et technologique. Nous apportons des éléments, ce n’est pas à nous de décider ».

En d’autres termes, ce rapport de l’Inrae n’avait pas pour mission de faire une évaluation des performances environnementales comparées des systèmes avec ou sans glyphosate, sur les plans de l’érosion des sols, de la biodiversité, du stockage du carbone, de la qualité de l’eau, ou même du nombre de traitements en cours de culture (l’usage du glyphosate peut éviter d’autres traitements herbicides), même si ces performances environnementales pourraient être, elles aussi, chiffrées en termes économiques.

Les aspects environnementaux pas abordés dans le rapport

Dans le webinaire, de très nombreuses questions ont d’ailleurs été posées sur ces thèmes « environnementaux », sur la pertinence d’une approche « molécule par molécule » quand c’est l’ensemble des produits phytosanitaires dont l’usage devra être réduit (cap 2030 : – 50 % en Europe), sur l’évolution des successions culturales, ou encore sur la gestion du risque pour les agriculteurs.

Toutes ces questions ont été jugées importantes et nécessaires à étudier, mais en dehors du champ du rapport. L’Inrae a remis ce dernier à l’État en février dernier, et c’est désormais à l’Anses de prendre la décision de retrait ou non des Autorisations de mises sur le marché (AMM) des produits contenant du glyphosate.

Comment est utilisé le glyphosate en France
98 % du glyphosate en France est utilisé en interculture. Les 2 % d’usage en culture correspondent à des applications de bords de champs très localisées ou à l’usage dans le cadre de la production de semences certifiées lorsque la culture est en repos végétatif (nécessité de pureté des semences). L’usage à des fins de dessiccation est interdit en France.