17 juin 2021
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Comment réduire les IFT en agriculture de conservation des sols ?

Par Sabine Huet, Publié il y a 4 mois à 13h06
Conservation des sols

Lutter contre les adventices est le nerf de la guerre en agriculture et sans doute encore plus en agriculture de conservation des sols. S’il est plutôt facile de réduire fongicides et insecticides grâce à la biodiversité du système de cultures, c’est une autre histoire avec les herbicides. Deux groupes ACS Ferme 30000 animés par l’Apad ont réussi à baisser leur IFT herbicide en activant plusieurs leviers.

Sommaire :

  • Actionner tous les leviers
  • Une baisse avérée des IFT
  • Des sols couvets presque toute l’année

Là où certains s’autorisent de temps à autre un travail du sol plus ou moins profond, les ACSistes dans l’âme se refusent à tout bouleversement des horizons. Ils basent leurs pratiques sur les trois piliers de l’agriculture de conservation des sols (ACS). En un, aucun travail du sol, pas de travail profond bien sûr mais pas non plus de gratouillage en surface. En deux, la couverture continue des sols via les intercultures, les semis sous couvert, les couverts permanents, les doubles cultures, le relay cropping. En trois, la diversité des cultures dans la rotation et les associations d’espèces.
Outre la quête d’un meilleur fonctionnement des sols (fertilité, structure, baisse de l’érosion, porosité), ces agriculteurs recherchent également à limiter leurs charges, d’abord de mécanisation mais aussi d’intrants. Des groupes Ecophyto Ferme 30000 se sont mis en place un peu partout en France pour travailler la question de la réduction des phytos en Agriculture de Conservation des Sols. Parmi eux, deux groupes de l’Ouest ont terminé le parcours des trois ans, l’Apad Perche et l’Apad Centre-Atlantique.

Actionner tous les leviers

Au démarrage du projet, les huit exploitations du Perche sont peu expérimentées en ACS et affichent des IFT proches des références régionales. Pour progresser, le groupe se penche sur plusieurs leviers : maîtriser la pulvérisation, diversifier la rotation culturale, rouler les semis, choisir des espèces de couvert estival plus adaptées, détruire les couverts sans chimie, mélanger les variétés en colza et blé, associer ces deux cultures à des légumineuses, tester le couvert permanent. Thierry Gain, chargé de mission à l’Apad dresse le bilan du groupe lors de la journée « Concrètement l’agroécologie » en mars 2021.

• Les agriculteurs qui se sont formés à l’optimisation de la pulvérisation ont appris à mieux gérer les adjuvants, les bas volumes et les conditions d’application des produits. Résultat, un gain d’efficacité des traitements et plus d’autonomie vis-à-vis des recommandations classiques.

• Cultiver des espèces aux dates de semis différentes perturbe les levées d’adventices. Un exemple de rotation : colza (semis été), blé (semis automne), pois (semis hiver), maïs (semis printemps).

• Le roulage des semis apporte une meilleure vigueur des levées, que ce soit des cultures ou des couverts. « Cela est unanimement observé par le groupe. Même si on a l’impression qu’il ne se passe pas grand-chose, le roulage assure un bon contact terre graine. Les plantes démarrent beaucoup plus vite et prennent les adventices de court.« 

Champs de Millet
Le millet fait partie des espèces les mieux à même de  s’implanter après la moisson.

• Concernant les couverts d’été, les espèces les plus à même de s’implanter dans les conditions locales d’après moisson sont le sorgho piper, le seigle forestier, le tournesol, les crucifères, la caméline et le millet. La réussite d’une couverture dans des conditions hydriques stressantes reste toutefois aléatoire. « Fertiliser et irriguer les couverts d’été favoriserait leur implantation et leur concurrence vis-à-vis des adventices. » Autre enseignement, il ne faut pas hésiter à semer tôt et dense (300 à 400 grains/m2) surtout en été. « On s’est aperçu qu’on a systématiquement de meilleurs résultats en semant tôt plutôt qu’en attendant la pluie« . La pratique du semis à la volée avant moisson de la céréale avec un épandeur à engrais reste à approfondir. En question, le choix des espèces, l’enrobage des semences, la période idéale pour intervenir et aussi la rémanence des herbicides appliqués sur la céréale.

• Une fois les couverts bien développés, il s’agit de les détruire sans chimie, ni travail du sol, avant la culture de printemps. Parmi les méthodes testées, « le broyage ne sert pas à grand-chose ». Le scalpage n’est pas non plus la panacée. « Le sol n’est pas toujours bien plat ce qui rend ce travail superficiel compliqué. S’il y a un peu d‘humidité, les graminées repiquent. Et en sol fragile, on observe parfois la formation d’une croûte de battance. » Au final, c’est la fauche et le roulage qui donnent les meilleurs résultats.


• Associer les blés à des légumineuses dissuade les pucerons d’automne. Cela dit, se pose la question de la récolte du mélange, de la capacité de tri et de la valorisation dans les circuits traditionnels. La culture du colza associé est, elle, acquise dans le réseau Apad. Les levées sont mieux réussies même si le semis se fait dans le sec, plusieurs jours avant la pluie. Les espèces favorites sont la féverole, le lin et le fenugrec. Deux à trois espèces semblent suffire pour dérouter les insectes d’automne et économiser un ou plusieurs insecticides. « L’impact est bien réel sur les pucerons et les grosses altises. » Si la couverture du sol est bien développée à l’entrée de l’hiver, les adventices auront toute la peine du monde à percer. « Le défi est désormais de réussir à maintenir après la moisson le couvert implanté en même temps que le colza. » On s’approche alors du couvert pluriannuel. Luzerne, trèfle blanc nain et lotier sont les espèces les plus adaptées aux sols limoneux du Perche. « La pratique assure une couverture des sols là où les couverts d’été ne le permettent pas toujours. » La difficulté reste de maîtriser la concurrence sur les céréales au printemps et de réussir à se séparer du couvert permanent au moment voulu.

Une baisse avérée des IFT

Les associations rendent les cultures moins vulnérables aux ravageurs. « On peut imaginer que le mulch entretenu en surface profite à un cortège d’auxiliaires défavorables aux prédateurs des cultures », expose Thierry Gain. Depuis qu’ils ont adopté l’Agriculture de Conservation des Sols, les agriculteurs du Perche constatent que leurs cultures sont moins sujettes aux bioagresseurs. Cela se traduit par un recours réduit aux fongicides et insecticides. A la fin du projet, l’IFT Hors Herbicide du groupe est de 1,48 pour les céréaliers et 0,93 pour les éleveurs, inférieurs aux références régionales. « Sept fermes sur huit sont en dessous de l’objectif de 50% de l’IFT HH régional. »

L’affaire est plus compliquée pour les herbicides. Seuls deux agriculteurs du groupe atteignent l’objectif d’un IFT Herbicide à 75% de la référence régionale. Tous expriment une « difficulté à aller plus loin sans compromettre les résultats économiques ». En 2019, l’échec des désherbages d’hiver et la difficulté à réussir des couverts sans irrigation ne les ont pas autorisés à faire l’impasse sur les herbicides. Un constat fait l’unanimité, la succession des cultures est le levier majeur pour maîtriser l’enherbement sur la durée.

Pour ce qui est du glyphosate, les agriculteurs en utilisent en moyenne 625 g/ha en 2019 sur la quasi-totalité de leur surface, bien en dessous de l’objectif de 720 g/ha/an. Ils aspirent à réduire son usage à la moitié de la sole. Difficile. « En 2020, les conditions n’étaient pas réunies pour se permettre une impasse glyphosate avant le semis. » Le désherbage total reste la solution la plus sécurisée.

Au final, l’IFT total moyen dans le groupe est inférieur à l’IFT de référence : 70% en grandes cultures et 59% en polyculture élevage.

Des sols couverts presque toute l’année

Apad Centre-Atlantique, autre groupe Ecophyto Ferme 30000, problématique identique. Le désherbage est le nerf de la guerre. Les treize agriculteurs misent sur les couverts végétaux pour gérer l’enherbement via le semis de trèfle dans la céréale en février et le semis à la volée quelques jours avant moisson. Ils ambitionnent une couverture maximale des sols, vivante ou morte, toute l’année. Pari presque tenu, ils atteignent 94% de surfaces couvertes en permanence (84% pour les céréaliers et 100% pour les éleveurs), soit 11,3 mois sur 12. Ils ont tous introduit de nouvelles cultures (lin, lentille…) et revu leur rotation (plus de cultures de printemps, plus de familles différentes, plus de prairies). Ils ont aussi systématisé le colza associé et testé le mélange céréale féverole. « Les retours sont positifs.« 

Dès la deuxième année, ils sont parvenus à baisser l’utilisation de glyphosate de 760 à 486 g/ha/an pour un objectif de 360. « Il est compliqué de descendre sous cette dose. » Les éleveurs affichent de meilleurs résultats : 342 g contre 680 g pour les céréaliers. Les leviers sont en effet plus nombreux : prairie, cultures diverses, associations. Seul, le maïs impose un désherbant total avant le semis sous peine d’exploser le poste herbicide en végétation. Pour les céréaliers, l’idée est de concurrencer les adventices avec un couvert végétal étouffant. Le seigle forestier par exemple produit beaucoup de biomasse. La limite dans la suppression du glyphosate est un report sur les autres herbicides en culture.

Question IFT, après trois ans de travail, les agriculteurs annoncent 93 % de l’IFT Herbicide régional de référence et 20 % de l’IFT Hors Herbicides pour un objectif respectif de 75% et 20%. Là aussi, les éleveurs s’en sortent mieux (83 % de l’IFT H et 9 % de l’IFT HH). « Ils peuvent toujours valoriser une récolte qui n’est pas prometteuse et installer une prairie pour régler une problématique d’adventices vivaces. » A noter que la gestion des graminées résistantes (vulpin, ray-grass) et le recours aux doubles cultures (maïs ou sarrasin derrière une céréale) augmentent systématiquement les traitements et donc les IFT.

D’autres groupes 30000 en Agriculture de Conservation des Sols sont en cours de travail dans l’Ouest pour réduire l’utilisation des phytos et de nouveaux se lancent notamment en Picardie et dans l’Est. À suivre…