15 septembre 2020
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Comment la région Grand Est veut redonner de l’autonomie à ses élevages ?

Valoriser les synergies entre productions animales et végétales du Grand Est pour accroître l’autonomie, et donc la résilience, des exploitations, tel est l’objectif du programme Arpeege. La contractualisation entre les éleveurs et les céréaliers, le développement de l’herbe et les rations alternatives au soja sont les principales pistes étudiées.
Par Cathy Pierre, Publié il y a 1 mois à 10h09

Arpeege, acronyme « d’Autonomie en ressources protéiques et énergétiques des élevages du Grand Est », est un programme porté par la chambre d’agriculture du Grand Est. Il a fait l’objet d’une présentation dans le cadre du récent « Salon de l’herbe et des fourrages », qui s’est tenu sous la forme de 8 webinaires en ligne du 24 juin au 2 juillet (1).

La conférence sur le programme Arpeege était prévue dans le cadre du Salon de l’herbe et des fourrages de Poussay (88). Suite à l’annulation de ce dernier, il a été diffusé le 24 juin dernier sous forme de webinaire

« Arpeege est un Partenariat européen pour l’innovation qui regroupe 25 acteurs de l’amont à l’aval des filières végétales et animales régionales (2) », présente Maëva Guillier, chargée de mission au sein du service innovation recherche et développement de la chambre d’agriculture du Grand Est. Ce programme, qui a démarré en septembre 2019 pour une durée de trois ans, vise à valoriser les synergies entre productions animales et production végétales présentes dans la région, afin d’accroître l’adaptabilité des systèmes et des territoires aux enjeux futurs.

Les filières animales et végétales sont dépendantes de l’azote

Cette recherche de synergies nouvelles se base sur plusieurs constats. Le premier, c’est une dépendance des systèmes animaux comme végétaux vis-à-vis de l’azote : les élevages du Grand Est importent chaque année plusieurs milliers de tonnes de soja OGM pour l’alimentation du bétail ; les producteurs de grandes cultures consomment, quant à eux, des quantités importantes d’azote minéral (en moyenne, 137 U/ha en Champagne-Ardennes, 2e région de France pour la consommation d’azote minéral).

Ces achats « extérieurs » ont un impact économique, d’autant plus important que les cours sont fluctuants. À ces préoccupations économiques s’ajoutent des enjeux environnementaux, réglementaires et sociétaux : réduire les émissions de gaz à effet de serre (en productions végétales, les engrais azotés sont le premier poste d’émission) ; préserver la qualité des eaux et de la biodiversité (les engrais peuvent être impliqués) ; répondre à la demande des consommateurs pour du « non OGM » et du local ; respecter les cahiers des charges des produits sous AOP (Appellation d’origine protégée)… tout ceci dans un contexte climatique qui évolue, engendrant plus d’aléas et plus de sécheresses qu’aujourd’hui.

Une région d’élevage et de culture qui peut « boucler les cycles minéraux N, P, K »

Face à ces difficultés, actuelles et futures, le Grand Est possède pourtant un atout. Il dispose sur son territoire de productions végétales et de productions animales diverses. « C’est une richesse, puisque à l’échelle territoriale, si on valorise les effluents d’élevage sur les cultures, on boucle les cycles des minéraux N P K et on réduit la dépendance des cultures vis-à-vis des intrants » insiste Maëva Guillier.

« Trouver des synergies entre le monde du végétal et le monde de l’animal dans une région où se côtoie une multiplicité de cultures et de productions animales relève du bon sens.’’ Laurent Wendlinger, vice-président de la chambre d’agriculture du Grand Est.

Introduire de nouvelles cultures dans les rotations

L’une des ambitions premières du programme Arpeege, c’est donc de renouer des liens durables entre les agriculteurs en productions végétales et productions animales. Première piste : réintroduire des prairies temporaires dans les rotations. « Leur introduction réduit l’érosion et la pression des adventices sur les cultures », décrit Maëva Guillier. Du côté des éleveurs, ces prairies pourraient augmenter la sécurité fourragère. « Actuellement, la région est autonome à 99,5 % en fourrages » Toutefois, il suffirait d’une sécheresse et d’une baisse de rendement de 0,5 t/ha des prairies, pour que l’autonomie fourragère devienne critique, à 92 % seulement.

Autre piste explorée par le programme : introduire des cultures riches en protéines dans les rotations. Légumineuses, sorgho, luzerne, soja pourraient être cultivées davantage dans le Grand Est. Les partenaires techniques du projet vont donc étudier les contextes pédo-climatiques, établir des cartographies pour localiser les meilleurs secteurs pour implanter ces cultures, tout en tenant compte que la disponibilité en eau sera un facteur déterminant.

Contractualiser les échanges entre éleveurs et producteurs de grandes cultures

Mais tout n’est pas affaire que de technique. Les producteurs doivent aussi être assurés de la valorisation de ces prairies ou cultures nouvelles. Le programme va donc s’intéresser aux diverses possibilités de contractualisation entre céréaliers et éleveurs : mises à disposition de surfaces pour pâturage (intercultures ou repousses), achat/vente, échanges produits/prestations (foin/fumier, accès aux primes…), mutualisation des moyens (mise à disposition de matériels spécifiques…). De tels échanges et coopérations existent déjà. Dans le cadre du programme, ils seront recensés et évalués, mais aussi développés et formalisés. Des outils comme des fiches méthodologiques, des calculettes ou des contrats-types seront créés et mis à disposition des agriculteurs.

Des rations alternatives testées : se passer du soja OGM importé

Une autre action conduite dans le cadre du programme concernera spécifiquement les éleveurs : la recherche d’alternatives au tourteau de soja OGM importé. Le lycée expérimental de Rethel (08), qui dispose de deux ateliers, bovins lait et ovins viande, ainsi que des fermes pilotes (en cours de recrutement), testera des rations alternatives durant les deux hivers prochains. Les expérimentations ne se limiteront pas à la substitution du soja par d’autres sources de protéines, mais s’intéresseront aussi aux moyens de mieux valoriser l’herbe sous toutes ses formes.

Le programme va tester des rations alternatives avec d’autres sources de protéines que le soja. Photo Cath. P.

Enfin, là encore, le programme ne sera pas que technique, puisque les aspects économiques de cette substitution seront évalués en lien avec les acteurs de la filière (fabricants d’aliments, transformateurs, acheteurs, acteurs de démarches qualité). Arpeege ira jusqu’à observer la répartition de la valeur ajoutée de ces filières sans soja OGM.

Mieux valoriser les coproduits ?
La région du Grand Est comporte de nombreuses industries fournissant des coproduits utilisables en alimentation animale : amidonnerie, brasserie, distillerie, trituration. Or, actuellement, ces coproduits semblent quitter la région… Pourtant, s’ils étaient utilisés localement, ils amélioreraient l’autonomie alimentaire des élevages (elle passerait théoriquement de 99 % à 119 %). Certaines rations expérimentales pour les animaux comporteront une part de ces coproduits industriels.

Le salon qui devait se tenir à Poussay (88) les 10 et 11 juin a été annulé en raison du Covid. Les intervenants ont souhaité maintenir leurs conférences, en les tenant sous forme de webinaires en direct. Ils sont accessibles en replay en suivant ce lien : https://bit.ly/webinarSH20

Les partenaires de la chambre sont très divers : instituts techniques, coopératives, laiteries, établissements d’enseignement, sans oublier les financeurs : la Région et l’Europe.