18 mai 2020
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Le biocontrôle s’attaque aux mouches dans les élevages laitiers

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L'utilisation d'arthropodes, acariens ou insectes, comme auxiliaires est courant pour les cultures. Il l'est moins pour les productions animales. Pourtant, des solutions existent. Exemple avec des auxiliaires qui s’attaquent aux mouches dans les élevages laitiers.
Par Cathy Pierre, Publié il y a 7 mois à 06h05

L’usage de produits de biocontrôle(1) est désormais courant en productions végétales. L’un des succès marquants de ces dernières années est l’utilisation d’insectes auxiliaires de cultures dans les serres, qui a entraîné une réduction drastique de l’usage des insecticides.

En élevage, l’utilisation de produits de biocontrôle se développe, mais celle d’organismes auxiliaires reste rare. C’est sur ce créneau spécifique que s’est créée, il y a 8 ans, à Nantes, l’entreprise Appi. L’idée inspire puisque la petite entreprise a été ensuite rachetée par le néerlandais Koppert, leader mondial de la protection biologique des cultures. Le chiffre d’affaires d’Appi progresse chaque année.

Acariens, micro-guêpes et pièges mécaniques

En élevage laitier, la lutte contre les mouches en été est une nécessité de confort pour les animaux, mais aussi un enjeu sanitaire. Ces insectes transmettent des maladies. Les solutions biologiques proposées par Appi pour lutter contre les mouches reposent sur l’emploi de plusieurs organismes vivants, le plus souvent en association entre eux pour une meilleure efficacité.  

Des prédateurs pour s’attaquer aux œufs et aux larves et casser le cycle de reproduction

Les premiers auxiliaires sont des acariens polyphages prédateurs des œufs et des larves (asticots) des mouches et moucherons. Ils peuvent agir sur les litières humides et sèches. Appi recommande d’ensemencer le milieu en début de saison (fosse à lisier, fumière et zones de litières non piétinées). Les seconds sont des micro-guêpes de l’espèce Muscidifurax, qui pondent leurs œufs directement dans les pupes des mouches domestiques (Musca domestica, et Fania spp.), et des mouches charbonneuses (Stomoxys spp). Ces petites guêpes de 1 à 2 mm sont dépourvues de dard et ne volent que quelques centimètres au-dessus des litières. Les techniciens recommandent en général une application mensuelle, dans des zones non piétinées de la litière.

©Appi

Cumuler plusieurs méthodes de biocontrôle

Une seule mouche non tuée en avril peut engendrer un million d’individus. Les actions de ces acariens et miniguêpes, dont la fonction est de casser le cycle infernal de reproduction des mouches, peuvent être complétées par un piège mécanique. Ce dernier est aussi basé sur le biocontrôle. Le concept proposé par Appi contient une levure naturelle, qui dégage une odeur très désagréable pour les humains, mais très attirante pour les mouches… Rien n’empêche bien sûr les éleveurs d’avoir recours à d’autres solutions mécaniques classiques comme les papiers collants, les grilleurs, les brouillards, notamment en salle de traite où le piège odorant n’est pas efficace. Cette solution nécessite, en effet, du vent.

Équilibre et protocoles : réduire la pression à un niveau acceptable

Comme la plupart des solutions à base de biocontrôle, les résultats sont moins radicaux qu’avec un produit chimique. L’objectif est un équilibre entre proies et prédateurs : « Nous n’avons pas la prétention de dire qu’il n’y aura plus aucune mouche dans l’élevage, nous régulons les pressions jusqu’à un niveau acceptable », pointe Simon Charon, technicien chez Appi. Et de préciser que dans ce cadre, « il n’y a pas de risque de développement de résistances ».

Biocontrôles des conditions d’emploi stricts

Les auxiliaires étant des produits vivants, les conditions d’emploi sont assez strictes : pas de stockage, un calendrier des interventions à respecter, des quantités et des lieux d’application précis. « Pour toutes ces raisons, nous ne commercialisons pas nos produits directement auprès des éleveurs », poursuit Simon Charon. Appi passe systématiquement par des revendeurs, coopératives ou vétérinaires, qui ont été formés au préalable à l’emploi de ces solutions biologiques. Le technicien estime qu’une protection totale sur la saison revient à environ « 6 à 7 € par vache ». « Pour certains éleveurs, c’est raisonnable ; d’autres trouvent que c’est trop coûteux ».  Au total, sur toute la France, environ 6000 éleveurs laitiers utilisent cette solution, avec une forte proportion d’éleveurs « conventionnels ». 

Métier : Éleveur d’insectes
L’acarien prédateur et la micro-guêpe Muscidifurax sont produits aux Pays-Bas, dans les laboratoires spécialisés de Koppert, mais les techniciens d’Appi sont basés dans les locaux de Koppert France, près de Nantes. Appi dispose aussi d’une unité de production d’insectes près de Morlaix (issue du rachat de l’entreprise Muscidia) : elle s’est spécialisée dans la production d’une sous-espèce de Muscidifurax plus adaptée aux élevages de chèvres. Tous les acariens ou insectes introduits dans les élevages sont endémiques.

Témoignage
Biocontrôle : « Il faut respecter le protocole et commencer fin mars début avril »

« Les éleveurs sont intéressés par les produits de biocontrôle des mouches, pour le côté naturel et l’aspect innovant », décrit Anthony Caron, technicien pour la coopérative Yséo-Noriap. Il conseille ces produits depuis plusieurs années dans les régions Normandie et Hauts-de-France. « Pour moi, les conditions de réussite sont la rigueur dans le respect du protocole et le fait de commencer tôt, dès fin mars ou avril ».
Anthony Caron constate que les éleveurs sont surtout intéressés par les micro-guêpes, mais que cette solution est presque toujours associée à un larvicide : « soit celui proposé par Appi, soit un autre ». Parfois, c’est un produit chimique qui est utilisé comme larvicide car « la plupart des utilisateurs sont en système conventionnel ».

Une expérience renouvelée chez Fabrice Duez (Somme).
C’est le cas de Fabrice Duez, éleveur conventionnel à Équennes-Éramecourt dans la Somme, qui a utilisé les micro-guêpes l’an dernier, et qui s’apprête à recommencer cette année : « Nous ne sommes pas bio, mais nous avons choisi cette méthode dans le cadre d’une démarche raisonnée. L’an dernier, nous avons été satisfaits du résultat. Nous allons bientôt commencer nos applications mensuelles ».

Didier D’Hoine : « des produits simples à appliquer et sans masques » De son côté, Didier D’Hoine, éleveur laitier à Namps-Maisnil (80), a plus de recul : il utilise les micro-guêpes depuis au moins 5 ans : « Avec cette méthode biologique, je descends à un niveau acceptable de mouches. Avant, j’utilisais des moyens chimiques, plus radicaux, mais je préfère m’en passer autant que possible ». Les deux éleveurs mettent en avant la facilité d’application, en comparaison d’une pulvérisation sur les murs ou sur les animaux, « et pas besoin de masques pour l’appliquer ! ». Même s’il n’a qu’une année de recul, Fabrice Duez a observé l’an dernier le retour de bousiers sur les bouses des vaches. Cette présence pourrait signifier un progrès en matière de biodiversité.
Les éleveurs, comme leur technicien, précisent que d’autres facteurs entrent en compte dans la gestion des mouches : l’emplacement de l’exploitation (en pleine nature ou proche d’autres), son aération (le premier facteur), le type de litières ou encore la proximité des veaux…

(1)Biocontrôle : l’ensemble des méthodes de protection qui utilisent des mécanismes naturels. L’utilisation de macro-organismes auxiliaires n’est qu’un volet du biocontrôle, qui comprend aussi l’usage de micro-organismes, médiateurs chimiques et de substances naturelles