15 juin 2020
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Bio et agriculture de conservation sont-elles vraiment incompatibles ?

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L'Agriculture biologique (AB) et l'Agriculture de conservation (AC) ont sans doute plus de points communs que de divergences. Des chercheurs, des organismes de formation, des agriculteurs mobilisent leur « intelligence collective » pour faire converger les deux systèmes. David Guy, agriculteur et gérant de l’entreprise Sky, mise donc sur l’Agriculture Biologique de Conservation.
Par Cathy Pierre, Publié il y a 1 an à 21h06

L’une proscrit le travail du sol et utilise du glyphosate. L’autre prône le remplacement des désherbants par le travail du sol. A première vue, l’Agriculture de conservation (AC), et l’Agriculture biologique (AB), semblent irréconciliables. Mais cette incompatibilité est relative ! Car nul ne peut dire que les agriculteurs bio ne se soucient pas de la santé de leur sol, ni que les agriculteurs qui pratiquent des Techniques de conservation des sol (TCS) ne sont pas sensibles au plébiscite sociétal en faveur de l’agriculture biologique.

D’ailleurs, l’ABC, l’Agriculture biologique de conservation, existe. Certains la pratiquent, ou du moins tendent vers elle. C’est le cas de David Guy, agronome, gérant de l’entreprise Sky (spécialisée dans les matériels de TCS), mais aussi exploitant agricole, à Blain (44). Sur 170 ha, labellisés en AB, il produit des céréales, des oléagineux, des protéagineux, du chanvre et du sarrasin, le plus souvent dans le cadre d’associations de cultures, en mettant en pratique les matériels TCS de son entreprise.

Vie du sol et stockage de carbone

« On sait que l’agriculture de conservation, en évitant le labour, favorise la vie du sol, le stockage de matière organique et donc celui du carbone », décrit David Guy, qui poursuit « on sait aussi qu’un travail intensif du sol, avec plusieurs passages, labour, binage, herse étrille, roto-étrille…, favorise la minéralisation : c’est défavorable à la vie du sol et le carbone se déstocke ».

« Globalement, les agriculteurs bio intensifient le travail du sol »

L’agriculture bio, qui a remplacé beaucoup de traitements chimiques par un travail du sol, serait une mauvaise élève en matière de vie du sol ? «  Oui, car globalement les agriculteurs bio intensifient le travail du sol et en particulier le retournement annuel des terres », répond David Guy. « Cependant les effets des techniques sont plus nuancés : des études ont montré que certains sols en « semis direct », s’ils ne sont pas associés à des couverts végétaux, sont moins riches en matière organique que certains sols labourés, mais systématiquement couverts. »

« Il faut se méfier des discours trop simplistes », poursuit le spécialiste. L’idéal serait de valoriser plus le résultat que la technique : « on cherche tous un sol vivant et sain, qui permet de produire des aliments de bonne qualité. On constate de plus en plus de convergences entre les deux systèmes, les deux agricultures discutent et échangent et cela ne se résume pas à une « guerre » sur le glyphosate ».

Couverture des sols et rotations longues

Si Agriculture biologique et Agriculture de conservation ne sont pas d’accord sur l’utilisation du glyphosate (modérée, mais quasi systématique en AC), ils se retrouvent en effet sur les deux autres piliers de la conservation des sols : la couverture des sols et l’allongement des rotations.

David Guy estime cependant que, pour l’instant, il n’est pas encore possible d’envisager un semis direct en agriculture bio. Pas plus que de se passer du glyphosate en AC. Mais il se souvient qu’il y a 20 ans encore, tout le monde pensait que l’agriculture de conservation était vouée à l’échec. Et elle a su démontrer le contraire. Alors, pour l’ABC, grâce aux échanges, aux essais, aux partages d’expérience, David Guy se montre plutôt optimiste. « On va avancer » assure-t-il.

Se former et s’informer sur l’ABC

En plus de vendre du matériel, l’entreprise Sky agriculture réalise plus d’une centaine de formations par an et avait prévu de clore son cycle par deux journées de rencontres sur l’ABC, les 9 et 10 juin prochains. Actualité sanitaire oblige, les rencontres sont annulées.

Le sujet a cependant été abordé lors de deux colloques organisés par la plate-forme de formation en agroécologie Icosystème. En 2018 et 2020, deux journées ont été dédiées à cette thématique émergente. On peut retrouver une partie des interventions de 2018 ici. https://www.youtube.com/playlist?list=PLigHHB2NhMi1uTvWRrsG9XABY1eOY1VTH.

Bio et agriculture de conservation : convergence de vue sur l’indépendance vis-à-vis des intrants

A ce jour, l’agriculture de conservation reste dépendante de l’usage du glyphosate pour la destruction des couverts avant semis. Elle a d’ailleurs obtenu une dérogation pour continuer à l’utiliser, après l’interdiction nationale de 2021.  Mais en dehors de cet herbicide, les tenants de l’agriculture de conservation aiment s’affranchir le plus possible des produits phytosanitaires. Ils partagent cet objectif avec les bio.

Très grands utilisateurs des associations bénéfiques entre végétaux, que ce soit en couverts ou en cultures, les agriculteurs en AC sont en effet économes en traitements. Ils ont notamment été à l’origine des « colzas associés », dont l’intérêt dans la régulation des altises à l’automne a été démontré.  Gilles Sauzet, de Terres Innovia, a été récompensé il y a quelques mois sur ce sujet. https://www.terresinovia.fr/-/l-acta-recompense-terres-inovia-pour-son-innovation-agronomique-colza-associe?inheritRedirect=true&redirect=%2Frecherche%3Fq%3Dcolza%2520associ%25C3%25A9%2520altise

Un effet inattendu de la crise liée au Covid-19 pourrait être une réduction généralisée de l’usage de certains produits phytosanitaires, car des livraisons ont été annulées. De quoi « forcer » encore un peu, les agriculteurs en AC, et les autres, à trouver des solutions alternatives !