06 août 2021
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Agroforesterie, une nouvelle ressource fourragère

Par Sabine Huet, Publié il y a 3 mois à 15h08
agroforesterie comme source de fourrage

Face à l’évolution du climat, nombreux sont les éleveurs qui réfléchissent à l’agroforesterie. Les arbres des haies et des prairies sont en mesure de fournir des fourrages supplémentaires de qualité, particulièrement à une période de l’été où la pousse de l’herbe fait défaut. Ils créent aussi un microclimat qui protège la production prairiale et améliore le bien-être des animaux.

Sommaire

  • Une pousse d’herbe plus tardive mais de qualité
  • Des feuilles comme fourrages
  • Brouter les arbres à la bonne hauteur
  • Expérimenter sur des sites pilotes
  • Valoriser les haies existantes
  • Ce qu’il faut retenir

Sécheresses estivales récurrentes, canicules répétées et autres épisodes de fortes températures mettent à mal la production fourragère, et ce dans la plupart des régions françaises. « La dynamique fourragère des prairies permanentes s’en trouve modifiée avec un creux estival plus accentué et une production printanière avancée », expose Camille Béral d’Agroof lors des journées AFPF de novembre dernier. Le rendement des prairies se dégrade et le déficit fourrager atteint parfois 30% dans certaines régions. Il arrive que les éleveurs doivent affourager les animaux l’été, animaux qui par ailleurs souffrent des températures extrêmes. Et si l’agroforesterie pouvait être une partie de la solution pour adapter les élevages au changement climatique ?

Une pousse d’herbe plus tardive mais de qualité

Les premières réponses sont apportées par le projet Parasol (2015-2018) (lien 2). Une douzaine de prairies chez des agriculteurs, comprenant entre 50 et 180 arbres haute tige de plus de 15 ans ont été étudiées ainsi que trois parcelles à l’Inra de Theix (Puy-de-Dôme) plantées d’un, 60 et 150 arbres/ha, essentiellement des merisiers.

Résultat, les arbres abaissent la température, de 3 à 6°C aux heures les plus chaudes des journées d’été et atténuent le refroidissement la nuit. L’humidité relative est maintenue sous les arbres. « Ils tamponnent les excès climatiques. » Si ce micro-climat impacte peu la composition botanique de la prairie, il freine son développement dans les zones plus fraîches et ombragées. « Le retard phénologique est d’autant plus important que la densité des arbres est élevée. » Les arbres plantés serré (plus de 100/ha) exercent donc bien une concurrence à l’herbe. « Dans la prairie témoin sans arbre, la productivité est plus élevée mais passé le pic de production du printemps, la pousse diminue alors que dans la parcelle arborée, la production d’herbe augmente tout au long de l’été« , décrit Donato Andueza de l’Inra de Clermont-Ferrand.

source INRAE

La quantité annuelle d’herbe reste donc inférieure. En revanche, sa qualité est supérieure dans les pâtures agroforestières. La teneur en MAT et la digestibilité des fibres sont meilleures en fin de cycle par rapport aux prairies sans ou avec peu d’arbres. Ainsi les arbres dans les parcelles apportent une certaine souplesse dans la conduite des prairies, notamment pour une exploitation tardive en saison, par des animaux ayant des besoins élevés.

Des feuilles comme fourrages

Lorsque la compétition devient trop importante entre arbres et herbacées, étêter les hauts-jets  ramène de la lumière et favorise la pousse de l’herbe. De plus, une taille en têtard apporte non seulement du bois litière ou du bois plaquette mais aussi une ressource fourragère de qualité. La digestibilité des feuilles d’arbres et leur valeur azotée se maintiennent durant l’été et jusqu’à l’automne. « L’éleveur joue alors sur les deux tableaux : il limite la compétition avec la prairie et apporte un fourrage aérien. » Parmi les onze essences testées, le mûrier et le frêne sont les plus intéressantes. Leur valeur alimentaire est comparable à celle d’un raygrass ou d’une chicorée et supérieure à celle du foin.

« Leur dégradabilité dans le rumen est supérieure aux fourrages classiques, type ray-grass ou luzerne », souligne Camille Béral. D’autres espèces ne sont pas dénuées d’intérêt : noyer, châtaignier, aulne blanc, tilleul ainsi qu’un certain nombre de lianes et d’arbustes. Leur conduite en têtard fournit même plus de biomasse que les haut-jets.

Si les arbres agroforestiers ont des atouts certains, une question reste en suspens. Pour les intégrer dans le bilan fourrager, il faut pouvoir approcher la productivité en MS/ha. Celle-ci a été estimée avec le modèle LER-SAFE, sur une prairie de 50 frênes têtards par hectare. Comparé à une prairie pure sans arbre, l’ensemble feuilles plus herbe produirait davantage de fourrage même avec une hypothèse basse de production foliaire. Il ressort aussi de l’étude Parasol que la quantité de feuilles ingérées par les brebis est majorée de 45% par rapport au foin. Autre bénéfice, et non des moindres, le stress thermique est moins élevé chez les brebis qui recherchent activement l’ombrage pour ruminer et se reposer.

Source INRAE

Brouter les arbres à bonne hauteur

Si l’on souhaite une production régulière des arbres fourragers, il faut imaginer des aménagements permettant une récolte mécanique du feuillage ou un pâturage direct par les animaux. Dans le Sud, une des thématiques du projet Agrosyl (2016-2020) avait pour objet d’augmenter l’autonomie fourragère des éleveurs de bovins et ovins viande en valorisant les arbres fourragers. « Nous avons testé la productivité d’une banque alimentaire en plein« , explique Mehdi Bounab de la chambre d’agriculture de l’Ariège. Chez Marcel Authier, des tables fourragères ont été plantées sur 0,25 ha à raison de 25000 mûriers blancs par hectare.  L’idée première était de récolter le fourrage pour le distribuer ultérieurement aux animaux. Résultats peu concluants. L’ensileuse à maïs fragilise les rangs voisins à cause de l’empattement et la faucheuse cause de fortes blessures aux tiges. L’option du pâturage a donc été décidée. « Les vaches consomment facilement les feuilles et tiges vertes. Il faut revenir tous les 35 à 40 jours comme pour la luzerne de manière à ce que la plante ne se lignifie pas trop« , raconte l’éleveur dans une vidéo. Cette technique permet d’organiser une rotation entre la strate herbacée et les arbres, ces derniers prenant le relais quand la pousse de l’herbe est stoppée par les fortes chaleurs et la sécheresse estivale.

Dans le même style (projet Oasys), les chercheurs de l’Inrae de Lusignan ont dans l’idée de faire brouter des arbres têtards sur pieds par les vaches laitières de la ferme expérimentale. Les arbres plantés en 2014 ont été taillés en trognes en 2019. L’été 2021, les vaches commenceront à pâturer cette prairie aérienne à hauteur, quand l’herbe viendra à manquer. « Nous ignorons si le couple vache-têtard va fonctionner, si les arbres vont survivre au pâturage de leurs feuilles », se questionne Sandra Novak de l’Inra. Plus innovant encore, un mélange d’arbres composé de haut-jets, de taillis et de têtards sert de supports pour des lianes telles que des vignes fourragères, du houblon et des kiwi. À suivre…

Expérimenter l’agroforesterie sur des sites pilotes

Comment faire pour amener les arbres fourragers sur une exploitation ? Sur le site Inra de Lamartine à Theix, une mosaïque d’aménagements agroforestiers a été imaginée sur 34 ha.

Dans les prairies pures, les haies de bordures ont été conservées pour protéger les animaux du vent. Dans la prairie avec arbres isolés ou bosquets, l’idéal est de garder 5 arbres/ha. S’il n’en subsiste que deux ou trois, les animaux ont tendance à sur piétiner à l’ombre, ce qui conduit à une forte érosion. Dans la prairie agroforestière de moyenne densité (60 arbres /ha), les sujets peuvent être plantés en quinconce pour optimiser l’apport de lumière. Enfin la parcelle de forte densité (156 arbres /ha) vise surtout à offrir un refuge en cas de canicule. Si le fourrage vient à manquer, les haut-jets pourront être étêtés pour nourrir les brebis de la ferme expérimentale. Leur densité pourra aussi être réduite lorsque les arbres atteindront leur maturité. Sur ce site pilote, il apparaît que la production fourragère totale moyenne des 40 premières années est supérieure à celle d’une prairie pure sans arbres.

Autre exemple sur une surface de 35 ha, les arbres offrent plusieurs services dans un système en pâturage tournant dynamique : ombrage, arbre fourrager en format de haie pâturable, haie de subdivision de parcelles. Les trois parcelles initiales ont été divisées en 26 paddocks larges de 30 à 50 m.

Les haies fourragères, broutées une fois par mois, apportent une production complémentaire intéressante, renouvelée à chaque passage. Les auteurs de l’étude soulignent que la difficulté dans ces aménagements est d’obtenir une homogénéité de la pousse de l’herbe, les arbres risquant de perturber la croissance de la prairie. Ils conseillent donc de laisser suffisamment d’espace entre les rangs (38 m dans le site pilote) et de favoriser les alignements Nord/Sud.

Valoriser les haies existantes

Localement, des agriculteurs s’emparent aussi du sujet. Dans le Maine-et-Loire, une dizaine d’éleveurs du Civam AD49 cherchent à élargir les sources de fourrages. Depuis 2017, ils étudient en conditions réelles sur leurs fermes, la coupe de branches en périodes sèches (chêne, frêne, saule, érable) laissées au sol à disposition des animaux, le foin de branches récolté à l’automne et servi en hiver en bâtiment et le recépage de haies (prunellier, orne, aubépine, frêne, viorne) pour constituer des tables de pâturage. Ils observent le comportement des animaux et l’appétence de ces nouveaux aliments. D’autres groupes Civam essaiment en Pays-de-la-Loire et en Bretagne. « La question des arbres fourragers intéresse de plus en plus », conclut Louise Leprovost du Civam AD49.

Ce qu’il faut retenir :

  • Les arbres peuvent faire de la concurrence aux prairies…
  • Le microclimat créé par les arbres est favorable à une pousse d’herbe d’été de qualité.
  • Les feuilles de mûrier et de frêne sont d’excellentes ressources alimentaires.
  • La productivité globale arbre plus prairie est supérieure à celle d’une prairie seule.
  • L’ambiance agroforestière est appréciée des animaux.
  • Les tables fourragères à pâturer peuvent prendre le relais des prairies l’été.
  • Des aménagements agroforestiers sont à imaginer pour valoriser les arbres fourragers.