19 octobre 2020
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Agriculture de Conservation des Sols : des performances reconnues dans le monde entier

Jean-Pierre Sarthou, enseignant-chercheur à l’INP–ENSAT/INRAE à Toulouse, est Professeur des Universités en agronomie-agroécologie. Il participe à la coordination du premier ouvrage de référence français sur l’agriculture de conservation des sols pour l’INRAE, à paraître aux éditions Quae en 2021.
Par R. S.A., Publié il y a 1 mois à 10h10
©Pascal Xicluna/agriculture.gouv.fr

Vous avez compilé des études internationales sur l’agriculture de conservation des sols (ACS). Quelle a été votre démarche ?

Depuis de nombreuses années, je capte les publications qui paraissent sur l’agriculture de conservation des sols, issues de tous les pays. J’y recherche des données sur les performances agronomiques et environnementales. Depuis quinze ans, des chercheurs réfléchissent à cette question. Les Américains et les Brésiliens sont les plus pointus. Le Paraguay a récemment passé 99% de ses parcelles agricoles en ACS. Les Européens sont à la traîne. Mais je pense que c’est en train de changer, l’ouvrage que nous coordonnons pour l’INRAE sur le sujet, sera la première initiative officielle française.
Mon analyse se base sur les études de véritables systèmes en ACS, ceux qui ont au moins sept ou huit ans d’ancienneté et qui respectent strictement les trois piliers : des rotations allongées, une couverture continue et le non-travail du sol.

Vous démontrez que l’ACS aide à la lutte contre le réchauffement climatique. Pourquoi ?

On sait que l’ACS améliore les performances de stockage du carbone. En France, le projet de recherche Bag’Ages piloté par l’INRAE, démontre que des sols en Haute-Garonne, en ACS depuis 12 ans, captent 800 kg de carbone/ha/an. Dans le Gers, des sols en ACS depuis 19 ans, captent 1 000 kg/ha/an. C’est énorme. Pour comparer, on estime le stockage proche de 300 kg/ha/an en système avec couverts végétaux mais travail du sol (qui active la dégradation de l’humus). La couverture continue des sols avec des plantes produisant beaucoup de biomasse améliore le stockage, qui, semble-t-il, pourrait s’effectuer aussi en profondeur. Cela peut être, en été, du sorgho fourrager, du tournesol, du pois fourrager, et en hiver, du triticale, du seigle et de la féverole.

L’ACS a-t-elle une influence sur l’émission des autres gaz ?

Le non-travail du sol évite l’émission de CO2 fossile dans l’air grâce à l’économie de carburant estimée entre 40 et 60%. De plus, le sol en ACS émet moins de CO2, en proportion de la biomasse laissée au sol, parce qu’il stocke davantage d’humus (contenant 58% de carbone).
Une étude américaine démontre qu’un système en ACS de 30 ans émet moins de méthane (CH4) et de protoxyde d’azote (N2O) qu’un système conventionnel : 40% de moins qu’un système en labour et 57% de moins qu’un travail au chisel. Cela peut s’expliquer par les fortes diversités et activités microbiennes dans les sols au bout d’un certain nombre d’années en ACS.

Est-il prouvé que l’ACS engendre une diminution de l’utilisation des produits phytosanitaires ?

Ceux qui sont en ACS, mais travaillent encore le sol superficiellement, utilisent davantage d’herbicides qu’en conventionnel. Ceux qui appliquent strictement les techniques de l’ACS, en revanche, affirment faire des économies d’herbicides au bout de quelques années. Mais ce n’est pas encore prouvé en France. Une étude prouve que dans les Grandes Plaines du centre et du nord des USA, des groupes d’agriculteurs ont vu leur consommation d’herbicides baisser de 50% après quelques années d’ACS. L’agriculteur du Gers dont j’ai parlé va beaucoup plus loin : il assure utiliser les herbicides du maïs entre le quart et le huitième seulement de leur dose normale. Les choses sont beaucoup plus claires pour les fongicides et les insecticides : les cultures sont beaucoup plus saines et les impasses ne sont pas rares.

Sur la performance agronomique, que disent les études sur les volumes de production en ACS ?

Il existe une analyse, produite en 2014 aux USA et publiée dans la revue Nature, qui compare les deux systèmes, ACS et conventionnel. Elle indique que les rendements baissent de 2,5% en ACS. Tous les agriculteurs affirment baisser le coût de leurs charges (baisse de frais de carburant, de main-d’œuvre, d’entretien des machines), ce qui compense largement cette perte. Toutefois, un groupe d’agriculteurs américains a protesté contre ce chiffre et a publié 29 arguments pour le contredire (https://www.no-tillfarmer.com/articles/4038). En effet, la limite de l’étude est qu’elle porte sur des parcelles expérimentales en centres de recherche, où l’ACS, disent-ils, n’est pas aussi bien maîtrisée que chez eux. Sur le terrain, en situation réelle, de nombreux agriculteurs témoignent au contraire d’une augmentation de rendement.

Peut-on obtenir des performances équivalentes partout ?

On sait que dans certains types de sols, c’est moins facile. Par exemple, dans un sol argileux qui nécessite beaucoup de matière organique, il faut y aller progressivement, voire apporter du compost pour parvenir à obtenir un état de souplesse du sol suffisant pour ne plus le travailler. Les conditions climatiques sont aussi plus ou moins favorables. La conduite en ACS est exigeante car elle demande de nouvelles connaissances, mais les plus avancés nous montrent qu’elle est possible et qu’elle apporte de nombreux avantages.
On confond encore souvent l’ACS avec le sans-labour qui a été exploré dans les années 90 et qui n’a pas été probant du tout. En France, nous sommes encore victimes de cet amalgame.