05 juin 2020
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Agricultrice et maman : l’art de l’organisation

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Les agricultrices représentent aujourd'hui le quart des chefs d'exploitation en France, et 40 % des nouvelles installations. Beaucoup d’entre elles sont déjà mamans, ou le deviendront. Expériences, motifs de satisfaction et difficultés : Clémence Borro, une agri-maman témoigne.
Par R. S.A., Publié il y a 5 mois à 17h06

Maman depuis neuf ans, Clémence Borro, 34 ans, est agricultrice depuis deux ans. Avant d’être exploitante, en Gaec avec son compagnon Gildas Roux à Lusanger (44), elle a fait « un peu de tout ». Formée jusqu’au bac dans le milieu équin, sa passion de toujours, elle se réoriente vers le commerce, pour plus de sécurité. Elle côtoie tour à tour le transport de fonds, la grande distribution, la collecte de céréales, le contrôle laitier, l’insémination animale…

Retour à la terre

Peu après l’arrivée de Valentine, premier enfant du jeune couple, Gildas s’installe comme agriculteur, en Gaec avec un tiers. Clémence, salariée, doit souvent partir tôt le matin, ou s’absenter pour des formations. Plus souple qu’elle sur les horaires, Gildas gère la conduite en crèche ou à l’école de la petite. En revanche, le couple se voit peu.

De son côté, Clémence chemine dans son parcours professionnel. Entre des postes intéressants et d’autres purement alimentaires, elle se découvre elle-même. « Un jour, on m’a dit comme un reproche, « tu penses trop comme une éleveuse ». C’est vrai. Faire naître et prendre soin des animaux, je crois que c’est mon truc ! ». L’idée d’une installation fait son chemin, d’autant plus que Gildas n’a pas poursuivi l’expérience du Gaec et est redevenu salarié. Le projet sera donc une installation en couple.

Une maison collée à la ferme

La ferme de leurs rêves se présente à eux alors que Clémence vient tout juste d’accoucher de deux autres petites filles, Lyse et Amélie, en avril 2017. Dès lors, tout s’enchaîne, déménagement, construction du projet d’installation, stage de parrainage, avec trois enfants, dont deux bébés. « Nos cédants ont été très sympas, ils ont vite laissé la maison et nous avons eu un bon coup de main de nos parents… », constate Clémence. Point déterminant pour le couple : une place assurée dans la crèche voisine, à 7 km de la maison : « car les jumeaux sont toujours prioritaires ! ».

Le baby phone dans la salle de traite

Au quotidien, l’organisation est désormais à peu près rodée. Lorsque Clémence et Gildas se lèvent, l’une pour la traite, l’autre pour l’alimentation du troupeau, les petites dorment encore. « Au début, je fonctionnais beaucoup avec le baby phone. La salle de traite est heureusement juste à côté de la maison. Aujourd’hui, je n’en ai plus besoin. J’ai l’impression que les enfants s’adaptent. En plus, comme elles sont deux, je les retrouve souvent éveillées, occupées à discuter ou jouer ensemble ».

Plus mobile que Clémence dans ses tâches du matin, Gildas peut assurer la surveillance de la montée dans le car scolaire de Valentine à 8 heures, et jeter un œil « au passage » sur les jumelles. Clémence prend le relais après la traite, pour préparer, puis conduire les petites à la crèche. Le soir, comme celle-ci ferme à 18 h 30, c’est la maman de Clémence qui va les récupérer, « heureusement qu’elle est là ».

De l’organisation et du soutien et la flexibilité du métier d’agriculteur

« Pour concilier nos enfants et notre travail en couple, il faut beaucoup d’organisation, le soutien de nos familles, et dans notre cas, il était indispensable que la ferme soit juste à côté de la maison. Ce n’est pas facile, mais on est « sur place ». Malgré tout, on a une certaine flexibilité dans nos horaires », décrit Clémence.

Cette belle organisation a hélas volé en éclats lors de la crise du Covid-19. Clémence a vécu cette période comme une « horreur » : plus de crèche ni d’école, plus de possibilité d’aide de la famille, du travail à n’en plus finir (dans les champs et auprès des vaches, avec, par exemple, les pesées de lait à faire),  et un virus (qui s’est avéré ne pas être le coronavirus) qui a atteint les 5 membres de la famille…

La garde en visio des enfants

Une collectivité peu compréhensive (certaines crèches communales ont accueilli les enfants d’agriculteurs, mais pas celle de Lyse et Amélie), une institutrice très rigide vis-à-vis des devoirs non faits, un stress incommensurable auront marqué négativement cette période.  Mais il y a eu aussi la belle évolution en responsabilité de Valentine, l’invention de la garde en « visio » par les grands-parents, et enfin, la sortie du tunnel, en cette mi-mai… Juste à temps pour savourer une belle fête des mères !

©Trame

Karen Serres est éleveuse de moutons dans le Lot, ancienne présidente de la commission nationale des agricultrices de la FNSEA. Elle a également eu cinq enfants.
Karen n’a jamais fait les choses à moitié : elle qui a toujours bataillé pour la reconnaissance des femmes dans le monde agricole, à l’égal des hommes, est aussi la mère de cinq enfants. Même si elle préfère généralement parler de « femmes » plutôt que de « mères », elle reconnaît qu’il existe des spécificités à la maternité en milieu agricole.

« À la ville, je n’aurais pas eu 5 enfants »
« Avoir des enfants, quand on est agricultrice, je dirais que c’est mieux… pour les enfants ! » Le cadre de vie, l’espace, la proximité de la nature, le lien familial sur plusieurs générations, sont des « plus » pour les enfants d’agriculteurs. « Si j’avais dû vivre en ville dans un appartement, je n’aurais pas eu cinq enfants ».

Les soins des animaux en même temps que le ramassage scolaire
Mais ces atouts ne font pas oublier non plus les difficultés spécifiques : « Si on est éleveuse, les horaires des soins aux animaux sont généralement les mêmes que ceux des ramassages scolaires ; c’est très compliqué ». Elle rappelle aussi que les travaux agricoles sont souvent sources de dangers, en raison de la présence d’animaux ou d’engins. « Il faut impérativement trouver à faire garder nos enfants en dehors de l’exploitation, et, ce n’est pas facile… ».

Parquer les enfants dans la bergerie
Heureusement, certains travaux agricoles permettent de surveiller les enfants, en même temps… «  Quand ils étaient petits et que je travaillais dans la bergerie, je pouvais « parquer » mes enfants dans le couloir des brebis ! » s’amuse-t-elle. Et lorsque « les petits » grandissent, ils peuvent participer à certaines activités non dangereuses, comme aller chercher les animaux au pré. « C’est vraiment intéressant pour un parent de pouvoir partager une partie de son travail avec ses enfants », souligne Karen Serres, qui ajoute que les pères, autant que les mères, peuvent apprécier ces moments uniques.